
En juillet 2025, l’ENSAD Limoges accueillait en résidence artistique deux artistes brésiliennes de l’état de Paraiba : Aurora Caballero et Rebecca Saouza.
Perchée sur les pilotis d’une cabane dans le petit bois de l’école, Aurora faisait résonner ses travaux artistiques avec le peu de faune et de flore qui se blottissait sous ses yeux, s’accaparant l’environnement le temps d’un instant pour en faire bientôt la pièce maitresse de sa résidence…
En la regardant de plus près, beaucoup plus près, Aurora a peut-être réussie à rep(a)nser la nature.
Le temps d’une résidence
J’apprends la venue d’Aurora Caballero en même temps que celle de Théo Giachetti, un artiste marseillais qui accompagne l’artiste tout au long de sa résidence, et qui logera chez moi pour quelques jours pendant ce temps.
Un jour, alors que Théo m’explique brièvement le travail artistique d’Aurora, je suis vite intrigué par la vision qu’elle se fait de la nature ; elle réalise de gros vers de terre en tissu et des grottes de fourmis démesurées ?!
C’est le lendemain, à l’occasion d’une visite improvisé du CIAP que, sur le trajet entre Limoges et Vassivière, je commence à comprendre où Aurora puisait son inspiration. Nous sommes quatre dans la voiture : Théo, Rebecca, Aurora et moi. Entre deux patelins, Aurora s’extasie des paysages qui varient au fil de la route, pas loin de nous demander comment s’appelle telle ou telle forêt. L’artiste est admirative des parcelles de champ que nous longeons entre deux villages.
En fait, la géographie de la France diverge presque radicalement avec celle du Brésil. En France, le paysage urbain se fond dans l’environnement, et les périphéries de nos villes sont reliées par les plaines et les petites forêts. Au Brésil, le contraste est presque radical : le paysage urbain coupe la nature, faisant bande à part avec l’environnement, concentré dans des zones immensément vastes à tel point que chaque forêt a un nom, une identité propre. Et Aurora a eu la chance de grandir à la lisière d’une d’elle, au bord de la mer, dans la région de Nordeste.
État des forêts au Brésil (Faire défiler l’onglet)
Le Brésil comptait 216 millions d’hectares de forêts primaires en 2020 (GFA 2020), soit 24% du territoire brésilien, classant le pays dans le Top 2 des pays ayant conservé le plus de forêts primaires derrière la Russie. Mais derrière ces chiffres élogieux se cache la perte en 2024 de 6,7 millions d’hectares de forêts primaires, causé par des incendies liés au changement climatique et à l’exploitation agricole.
Depuis petite, avant même de devoir apprendre le monde qui l’entourait, Aurora a d’abord imaginé, rêvé l’environnement à travers un regard innocent et bienveillant, le même qui donne la force de chercher à comprendre avant d’apprendre.
C’est toute cette imprégnation qui lui a permis de se réapproprier la nature et tout les mystères associés, les mondes parallèles qui prennent vie dans les travaux de l’artiste.
Dans l’univers d’Aurora, la fourmilière est une grotte, le ver de terre un serpent.



Entre des peintures minutieuses à même le tissu, sans chassis ni retour en arrière, et des installations grandeur « non-nature », Aurora déconstruit une science, qu’elle juge austère mais surtout anthropocentrée. L’objectif de ses productions est alors de redimensionner la réalité. Aurora exploite cette faculté qu’a l’humain à porter un regard alternatif sur le monde pour mieux vivre son imagination, remodelant les échelles, les couleurs, les matières.
Ainsi le ver sort de terre, s‘incarne en monstre de tissu, pendant que la fourmi se paye le luxe de redimensionner son appart sur la toile volante.
Redimensionner le monde
En redéfinissant les concepts imposés par l’omnipotence scientifique, ses créations laissent aujourd’hui place à la redimension du « Petit ». Les créatures qu’on laisse coller sous la semelle ou que les plus sadiques brulaient à la loupe prennent leur revanche dans l’atelier d’Aurora, qui prend le soin de s’immiscer dans le monde des insectes qu’elle redéfinit.
Dans sa série de peintures sur tissu – « O formigueiro » – Aurora transforme les petites excavations des fourmis en dédales d’anti-chambres, confondant cavités et organes.

O formigueiro IV – Acrylique sur tissu en coton, 2024 / O formigueiro VI (La fourmi VI) – Acrylique sur tissu en coton, 2024
« Cette micro-échelle a beaucoup à nous dire, je veux montrer comment le microscopique possède tout un univers duquel nous ne sommes pas conscient »
Mention spéciale à tous les fans du bouquin Les fourmis de Bernard Werber, qui aurait pu inspirer les travaux d’Aurora lorsqu’elle revisite les fourmilières (ci dessus), ces habitats aux innombrables galeries construites par excavations; vulgaires trous souterrains pour nous, mégapole pour la masse de fourmis qui s’y entassent.
La fourmilière a ici un effet symbolique : pendant que l’humain divise le monde entre le haut sacré et le bas damné, la fourmi inverse ce concept manichéen, se sentant en sécurité dans les entrailles du monde et plus que jamais menacée à sa surface même.
C’est alors l’occasion de le rappeler, tout est une question de point de vue. Au delà des biais divergents de chaque humain, ça n’est toujours que le point de vue DE l’Humain.
« la connaissance scientifique n’a qu’un seul point, de vue, entre beaucoup d’autres possibilités de vue, alors qu’il est très important pour moi de laisser place à l’imagination, aux créatures, de penser aux rêves. À montrer comment tous les angles de vue du vivant pourraient participer à la connaissance scientifique »
Un ver sur Terre
«The Big Worm», littéralement le gros ver de terre est une des créatures sortie tout droit de l’imaginaire de l’artiste, une structure de 5 mètres en constante évolution, témoin de la recherche artistique – mais aussi identitaire – de l’artiste.
The Big Worm
Établi lors de son voyage à L’Ensad, à Limoges, ce ver en tissu rempli des feuilles du campus est sensible aux mutations du micro-climat qui s’y installe petit à petit. Entassée dans ce tube de tissu, la nature crée son propre monde ; les insectes émergent, les microbes se développent, l’humidité oscille. On ne contrôle plus rien et on s’en félicite.
« Ce « gros ver » renvoie indirectement à croyance culturelle de certains peuples brésiliens. Il existe l’image d’un « serpenti » (serpent) qui a une valeur très importante dans les cultures autochtones, qui le considèrent comme notre première entité, notre première forme de vie, et ça fait aussi partie de ma culture. »
L’enjeu de cette structure n’est alors plus seulement une histoire de rêve, mais d’héritage culturel. Redonner indirectement une voi(x/e) à cette entité protectrice des cultures autochtones au Brésil, c’est souligner l’enjeu d’une mémoire identitaire en perdition, que la science occidentale a écrasé sous son joug sans raison apparente, si ce n’est celle d’imposer sa vision du monde.
Extrait d’Entretien
Caracteriel :
«Qu’est ce qui fait de toi une artiste Caractériele ?»
Aurora :
« Je pense qu’être artiste est déjà d’oser, boulverser les codes. J’aime vraiment penser à la manière dont je m’approprie les techniques, en jouant avec, sans réelle responsabilité ou suivi d’une méthode.
Je n’aime pas le fait d’avoir la pression de faire tel ou tel chose de tel ou tel manière, avec tel matériel, j’aime vraiment juste improviser avec ce qui se trouve autour de moi.
Même si j’ai envie une technique précise comme le Gyotaku, et que je n’y parvient pas, j’utilise autre chose, c’est un autre résultat, et c’est mon resultat, celui qui compte vraiment.»

Tout au long de l’entretien qu’Aurora m’a accordé, l’artiste prône cette ouverture à l’inconnu, le développement de tout un univers au sein de chaque réalisation, s’inscrivant une fois de plus dans un exercice de recherche d’une contingence du savoir, au delà des dogmes scientifiques.
Entretien Complet à retrouver ICI
Flavien Gautier
Artiste : Aurora Caballero
Crédit photos : Flavien Gautier / Théo Giachetti






