GARANCE PICARD

Il est 17h quand j’ouvre la vanne du gros bloc en dédales, une grosse boite en éventrée par un fer musclé, avec quelques verrières pour filtrer le jour. Comme dans toutes les machines y réside une chaleur humide : c’est les artistes qui travaillent, désossent, salissent, remodèle dans un branle-bas de combat. À l’occasion des portes ouvertes, on a installé des camps de base au fil des longues perpendiculaires qui naissent dans les couloirs de l’école. Les élèves déambulent rapidement, quelques mètres sous l’immense plafond qui enferme les étages, de sorte que je me demande si iels pourraient sembler aller plus vite dans un espace plus étroit – ambiguïté de la perception.

Garance m’attend à mi-chemin du corridor qui centralise les innombrables valves du bâtiment. Je la suis jusqu’au compartiment qu’elle occupe en ce moment, celui où se trouvent les machines à tisser. J’ai posé mon téléphone sur la table de l’atelier pour enregistrer notre discussion. 

(En réécoutant les 15 premières minutes, mes écouteurs grésillent à chaque fois que quelqu’un travaille dans le monstre en métal : nos voix résonnent moins que le chaos.)

Je suis venu pour interviewer l’artiste sur une de ses dernières productions artistiques, Parcelles, qui fait un lien entre les nouvelles pratiques agricoles responsables de l’environnement face à une réalité inévitable, l’omniprésence du plastique dans notre quotidien. Cette thèse à raccourci expéditif, c’était la boite à idées préconçues que j’avais amenée avec moi, celle d’un travail qui n’est pas le mien, et que je pensais imposer pour dérouler des facts sur le secteur agro-biologique, effaçant une production d’une toute autre envergure. Pendant deux heures et demie, j’ai appris à suivre la métamorphose d’un regard sur le monde, traduit par un renouvellement de la technique artistique.

Garance a passé six mois à travailler au sein du domaine viticole de Gabelas, où elle endosse l’habit et les codes de vigneronne, impliquant corps et esprit. Comme un rite de passage accompli, l’artiste crée maintenant autrement, « à partir d’un autre endroit », me dira-t-elle. 

« Parcelles » – Tissage jacquard en laine et ficelle agricole – Crédit Photo : Garance Picard
« Avec Parcelles j’essaye de rendre cette ficelle agricole presque désirable »  

Parcelles, ces deux tissages en laine écrue et ficelle agricole plastique de réemploi, apparaissent  avec douceur comme un souvenir presque martiale d’une nature bien sage, rangée arbitrairement en blocs hermétiques.

« Il y’a cette idée de la manière de ranger la nature, hyper rectiligne et pensée pour la machine, pour la simplification des opérations agricoles. C’est ça qui façonne aujourd’hui le paysage.» 

À tel point que le rapport de force entre nature opérée par l’humain et nature « libre » semble parfois inimaginable, comme l’illustre Garance lorsqu’elle raconte la situation grotesque dans laquelle s’est retrouvée une maraichaire bio – Alicia – qui souhaitait s’installer entre deux parcelles de vignes : 

«  Elle avait vu avec la mairie pour les autorisation, tout était en ordre. Plusieurs fois elle trouve des déchets sur son champ, une fois un feu. Quand elle va rencontrer son voisin agriculteur, il répond en regardant son mari, tandis que c’est elle la propriétaire. Quand la police arrive, ils récusent le droit d’Alicia d’être présente sur la parcelle, expliquant qu’elle allait déformer le paysage de vignes bien rangées et hyper taillées. 

Donc c’est vraiment cet imaginaire, ce paysage qui m’a provoqué un espèce de choc.  Je me suis rendu compte que la campagne fertile et naturelle que j’imaginais était un espace au final morbide. »

Parce que ce n’était pas un « laisser-aller » de la nature, tout était controlé ?  

« Non. C’est impossible d’être en inaction avec la nature. Mais on peut être en lien avec la nature sans pour autant tout détruire autour de nous, en plus de se détruire nous même puisqu’on détruit tous les sols qui nous nourrissent, par les micro-plastiques mais aussi le lessivage des sols. »

Quand tu incorpore la ficelle agricole plastique pour tisser Parcelles, qu’est ce que ça traduit de ton rapport avec la nature aujourd’hui ?

« Avant de vivre cette aventure au domaine, j’étais dans un idéal de pureté écologique, j’utilisais des teintures végétales, laines et cotons dégradables, sans mordançage (préparation du fil à la teinture). Pourtant avec Parcelles j’essaye de rendre cette ficelle agricole presque désirable,  paradoxalement, puisqu’elle fait partie de notre monde agricole et on ne peut pas l’éviter. J’essaye surtout de questionner comment on vit avec. »

Il y’a un aussi aspect très mécanique et très répétitif dans l’agriculture, est-ce que c’est quelque chose qui te parle ?

« Grave. Le tissage c’est hyper répétitif. Et ce qui est bien dans les trucs répétitifs c’est qu’il y a de l’ennui qui se crée. Et dans l’ennui tu trouve des idées. Comme on est dans une société où il y a pas beaucoup d’ennui parce qu’il y a beaucoup de divertissement, on perd de la créativité. Si tu te fais pas chier les idées n’arrivent pas. Quand j’ai commencé à tisser de la toile au début je me faisais chier ; alors j’essayais un truc, ou je faisais une erreur, puis je me disais tiens pourquoi pas continuer là dessus. Tu tentes des choses. » 

Concernant l’aspect esthétique, pourquoi utiliser la technique de tissage Jacquard pour créer Parcelles ? 

« Rien que l’utilisation de la technique Jacquard permet de faire des dessins, ce qui n’est pas possible avec le métier à tisser traditionnel (fonctionnant par modules symétrique de chaque coté du tissu). 

C’est une technique hyper complexe qui en étant mécanisée a participé à la révolution industrielle. Avant tout se faisait à la main, c’était très lent, alors qu’avec le Jacquard tu peux faire des motifs comme tu veux assez rapidement. Donc il y a aussi un enjeu de l’image, qui était chère avant la révolution industrielle tandis qu’aujourd’hui tu peux inventer tellement de trucs avec le Jacquard, les possibilités sont infinies et tu peux travailler avec plein de textures différentes »

Ça devient alors une manière de créer sans aucune contrainte ? 

« C’est plutôt à moi de créer ma contrainte. Dans une technique tu peux tout faire. Ici mon seul objectif était de travailler avec la ficelle agricole et la laine, tout ça autour de l’agriculture. En réalité, je ne savais pas ce que je voulais faire, j’ai fait plein d’essais jusqu’à une bande de test où je me suis dis : c’est ça que je veux faire, c’est la bonne. » 

Désirer la matière

Il y avait toujours cette araignée en bois rectangulaire qui trônait sous nos yeux et qui semblait prête à cracher des fils de laines par milliers. Garance essayait de m’expliquer comment fonctionnait le métier à tisser (indiquer le format) avec lequel elle travaillait pour son prochain projet. Pour être honnête, je n’y comprenais rien, j’avais surtout hâte qu’elle me raconte son alternance de six mois dans le domaine viticole qui était à l’origine de son inspiration. Quelque chose de tangible. J’y connais pas grand chose à l’art et j’étais cramé. C’est alors qu’elle m’invitai à découvrir ses travaux qui, éparpillés dans l’école, traduisait son attachement à l’expression des états d’âme par le geste ou la technique. 

« Dans les techniques que j’utilise, il y a quelque chose d’hyper sensuel et désirant du matériau. »

Descendus à quelques niveaux inférieurs de l’atelier, plantés au milieu de ce bloc blanc, nous  nous tordions le cou pour regarder le gros filet en cisale tressé qui planait dans la salle .

« C’est un filet tenu par un palan, on peut mettre quelqu’un dedans pour donner du volume à la structure. En regardant de plus près on voit les noeuds, les torsades faites en macramé. C’est une idée qui m’est venue justement en regardant les structures en macramé qui tiennent les plantes exotiques dans les apparts. »

Si la plante est protégée en intérieur, ici le filet donne plutôt un effet de capture. Est ce qu’il y a un lien entre les deux ?

«  En intérieur, la plante est protégée, on en prend soin, on lui donne de l’eau, un peu comme nous dans la société, où on est dans notre confort. Mais en fait tout ça t’empêche grave de pousser. Tu pousses plus quand t’es dans un milieu en interaction avec d’autres plantes, d’autre êtres vivants, d’autres sols. 

T’es pas dans ta boite quoi. 

L’année dernière par exemple, pendant mon alternance j’habitais dans une cabane. Depuis que j’y habite plus j’ai l’impression d’être dans une boite dans ma maison à Limoges, tout est en parpaings. Tout est dans des boites, t’as aucun contact avec l’extérieur, les arbres que tu vois au loin sont presque décoratifs, et la seule sensation que tu as de l’air est teintée de pots d’échappements. »

Quelques compartiments plus loin, dans la salle de gravure, mon cerveau bouillonne en essayant de comprendre la signification de chaque trait que me décrit Garance : 

«  Donc là c’est de la gravure à pointe sèche, c’est vraiment un autre type de travail que je fais. »

Ah ok… Mais c’est en rapport avec quoi ?

« C’est en rapport avec rien, tout est vraiment dans le geste, moi j’adore, ça me fait du bien. Je cherche des formes abstraites, des détails, des lignes, pour voir comment les choses se rencontrent, comment donner de la douceur à la création. C’est vraiment ce qu’il y’a à l’intérieur de moi… Parfois je parcours avec ma pointe la plaque de métal polie comme un miroir, et c’est comme si je la scarifiai. »

Il faut peut-être voir l’entièreté de ta production pour comprendre ?

« Non. Vraiment pas, dans l’art contemporain il y a vraiment cette idée qu’il faille être théorique tout le temps, et souvent tes états d’âme sont moins mis en avant. Alors depuis que je suis aux beaux arts on me demande pourquoi je fais de la gravure et mes travaux deviennent durs à porter. »

Tu es obligée de donner un sens à tout ça ?

« Ça ne m’intéresse pas de devoir tout justifier, je cherche juste un geste, une vivacité qui parle d’un imaginaire beaucoup plus sensible, alors que dans le discours il y’a  ce truc de se dire “ah c’est bien on a conceptualisé quelque chose, on a été intelligent“. Cette manière de communiquer avec les autres empêche la simplicité de dire que je fais ça parce que ça me fait kiffer, parce que dedans il y’a une décharge d’énergie. 

Dans les techniques que j’utilise, il y a quelque chose d’hyper sensuel et désirant du matériau. Dans la gravure il y’a  un rapport de contrainte, dans la force qu’il faut exercer sur la plaque quand on veut lui donner de la douceur. Le tissage a aussi énormément de contraintes, rien qu’avec les cadres, et il faut réussir à en sortir quelque chose.» 

« Regarder depuis un autre endroit »

Nous étions remonté dans l’atelier. Le monstre en bois que je craignais il y a une heure avait maintenant un peu plus de douceur. C’est frustrant de pas tout comprendre. Tout comprendre est une chimère. J’ai en tête une phrase qu’a échappé Nassuf Djailani — écrivain et journaliste — quand il a créé la revue project-îles : « on a essayé de rentrer dans un lieu avec les lunettes d’un•e artiste ». C’est normal de ne pas y voir clair partout. Et quand on veut faire semblant, les mots salissent l’espace, il tombent comme le riz sale et mal cuit, amidonné et écoeurant.

Garance me dit comment son corps l’a trahie les premiers jours où elle est arrivée au domaine : « En agriculture, il y a l’idée de tenir un manche (une fourche, une pelle, un râteau…) qui fait la différence entre moi, citadine, qui arrive dans ce milieu là, et un agriculteur qui fait ça depuis qu’il est enfant. Alors quand tu arrives, tes mains sont pas faites pour ça, tu n’as pas les gestes, tu sais pas comment faire. C’est comme ça que tu te rends compte de comment les choses te forment, d’à quel point tu es attachée à la terre ou pas. Physiquement c’était douloureux, et en même temps j’ai jamais été aussi joyeuse, parce que j’était tout le temps dehors, je voyais tout le temps des animaux, je découvrais tout le temps des trucs. »

Tu penses que tu avais besoin de passer par là pour mieux créer ? 

« Je traversais quelque chose. Et ce dont j’avais envie c’est que cette traversée là me transforme profondément, qu’à partir de ce moment je crée à partir d’un autre endroit. Il y’a  cette manière de se métamorphoser pour raconter d’autres histoires. Je ne savais pas exactement où j’allais être après, mais je savais que j’engageais un processus qui n’allait pas être réversible.

Ça pour moi c’est fondamental dans ma pratique artistique. »


Il faut terminer avec cette philosophie transportée par l’entièreté des travaux de Garance : « Si on se métamorphose ou si on se renouvelle en nous-même, c’est comme si on renouvelait le monde.». Autrement dit, le nouveau modèle de consommation dans lequel nous vivons ne saurait satisfaire pleinement nos désirs si ne faisions pas l’effort de désirer d’abord notre monde intérieur, notre imagination et nos rêves.


Flavien Gautier

Artiste : @garancepcd