Le Fantasme de la presse écrite.

À 15 ans, entre midi et deux, j’ai dis à mamie que je voulais devenir journaliste. Elle m’a jeté un regard stupéfait. En un froncement de sourcils, j’étais soudainement vêtu d’un gros bonnet à grelot et de vieilles guenilles en lambeaux.

« C’est pas bien ? »

« Non. C’est très bien… mais il faut aussi que tu puisses gagner ta vie… », me répondait-elle un peu gênée de voir un petit-fils en phase de ruiner son capital économique.

À 16 ans, à 15 heures, ma professoresse d’Histoire géo-politique est embarrassée quand je lui délivre avec un soupçon d’espoir mon souhait de devenir journaliste. Elle me répond avec un tas de phrases desquelles je ne retiens qu’une sentence : « ce sont de longues études ».

Voilà ma première vision de la presse : il n’y a que les pauvres troubadours mal-froqués qui écrivent dans le journal, et en plus ils ont fait de dures et longues études. Dès lors je cherche désespérément des solutions. Il était hors de question que je croupisse un jour dans les sombres prisons mal éclairées des bureaux de rédactions qui puent la cigarette et l’hôpital. Je percevais — sans voir — le secteur comme une condamnation à écrire des papiers déchirés moins de 24h plus tard.

Reste alors une solution : si rester dans un bureau ne me convient pas, je traverserai le monde et les cultures sans but précis, mais je ferai découvrir un tas de choses aux gens qui restent chez eux, ça les occupera, les cultivera un peu et ils m’aduleront, parce qu’ils n’y connaissent rien, eux. Je les sauverai de l’ignorance en même temps. J’aurai une seule condition. Je n’irai pas dans les pays en guerre. En plus d’être inintéressant, c’est dangereux. Et puis qui lit des trucs sur la guerre à part les chefs et les militaires ? J’ai vite été confronté à une impasse de taille : le journalisme adore la guerre.

Les seuls reporters à l’étranger que je voyais à cette époque étaient en Ukraine, dans une atmosphère sidérante. Depuis le début de l’invasion du pays par la Russie, 15 reporters ont été tués — selon les rapports de RSF . Je comprenais peu à peu mamie, à quoi cela sert de se mettre en danger ou bien d’écrire dans le vent pour récolter plus de plombs que d’argent ?

Ainsi – à ma connaissance – le journal est tiré tous les matins – tôt, l’information est une course effrénée, le travail est mal rémunéré, le ou la journaliste est rarement reconnu•e, les vacances sont rares, on peut mourir. Et je ne connais pas encore le statut de pigiste.

Qui est assez stupide pour s’engager là dedans ?!

L’an dernier, après 2 années de compromission dans des études de commerce, – où je m’efforçais non sans peine d’y voir un aspect humain et sensé – l’idée de devenir journaliste revenait marteler avec chaos mon esprit. Mais ce n’était plus le même journalisme qui s’emparait de mes ambitions. Planait au dessus de moi un journalisme hybridé. Plus je tâtonnais et tentais de m’identifier à un•e journaliste, plus son profil, son canal, son thème changeait. J’étais partagé entre écoeurement et admiration face à ce trop plein auquel je me confrontait, incapable de saisir la pluridisciplinarité du métier d’aujourd’hui, surtout vis à vis des médias numériques qui demandent un panel de compétences techniques qui frisent la saturation. Comme si soudainement le charpentier se chargeait de couler le béton en même temps d’emprunter le costume d’agent immobilier. À vouloir enfiler trop de costumes à la fois, je ne me rendais pas compte que j’étais en train de perdre pied.

Cet vision d’un journalisme en prise avec les innombrables facettes du numérique n’est plus une peur irrationnelle. Récemment, en cherchant du réconfort dans les statistiques, j’ai fini de me noyer : selon une Étude sur le modèle économique de l’information en France menée entre juin et septembre 2025, dont le rapport a été publié le 19 janvier 2026 par le Ministère de la Culture en collaboration avec l’ARCOM, 50% des médias interrogés sont déficitaires, 80% ont une marge inférieure à 6% en 2024. En cause principale la diversification des canaux utilisés par les médias pour conserver leur audience : « Cette diversification, devenue indispensable pour maintenir leur visibilité, représente cependant un investissement conséquent dont les retombées financières restent limitées, les nouveaux formats diffusés sur les réseaux sociaux ou les plateformes vidéo générant peu, voire pas de revenus directs. » explique le rapport.

On pourra retenir une conséquence directe et inévitable pour les décideurs•euses des médias : il faudra serrer la ceinture, « optimiser » l’efficacité du secteur : probablement en rationalisant les postes de journalistes, en ayant recours à l’IA générative dans l’assistance à la création. 

Pourtant, à bientôt 21 ans, toute la journée, en même temps d’ingurgiter multiples manières de produire de l’information en pleine ère de saturation médiatique, je me transforme presque en vieux nostalgique d’une époque que je n’ai pas connue. Cette époque où la presse écrite était souveraine de l’imaginaire collectif. Je la vois aujourd’hui comme la porte de sortie d’un univers médiatique, où en même temps de s’emmêler les pinceaux entre 2 interventions, on participe à l’illustration d’une société au futur – intangible.

Je perçois — sans voir — le secteur de la presse écrite comme un échappatoire à la spirale médiatique qui construit l’information pour la déchirer moins de 24h plus tard.


Flavien Gautier