
OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE
Obsolescence programmée…
Le terme sonne toujours très numérique, savamment calculée par l’entreprise qui sabote ton iPhone pour que tu chopes le nouveau dans 2 ans, avec un cinquième objectif. C’est surtout un mot nouveau, qui s’emploie de plus en plus dans l’ère technologique et connectée dans laquelle nous vivons.
Mais l’obsolescence programmé concerne-t-elle seulement les appareils électroniques ?
L’obsolescence programmée fait référence à la réduction volontaire de la durée de vie d’un produit par le fabricant afin d’augmenter le taux de renouvellement du produit en question.
Numérique : information qui se présente sous forme de nombres associés à une indication de la grandeur physique à laquelle ils s’appliquent, permettant les calculs, les statistiques…
Alors l’obsolescence programmée pourrait exister pour autre chose qu’un outil technologique, du moment que cette entité est quantifiable et contrôlable, basée sur des calculs et des statistiques.
Ce concept pourrait-il donc s’appliquer aux êtres vivants ?
Et l’art dans tout ça ?
Justement.

Exploitation Agricole…
Le 13 décembre 2023, Théo Giachetti, étudiant aux beaux-arts d’Aix-en-Provence, révélait au cours d’une performance de 3 heures l’exploitation – meurtrière (ou nécrocapitalisme), des « « Bombus Terrestris Terrestris », une espèce de bourdons pollinisateurs, joliment appelés « auxiliaires de culture »
Théo les découvre pendant qu’il travaille dans une exploitation agricole cultivant des tomates : son patron les achète par ruches à une entreprise tiers.
« Dans la culture de tomates sous serres, c’est elle qui assure non seulement la fructification des plantes et par conséquent la productivité ainsi que la rentabilité agricole.»
Théo Giachetti
Jusqu’ici, rien d’anormal, s’aider d’une espèce pollinisatrice qui participe au développement et à la pérennité de son environnement, c’est une pratique des plus naturelle et louable.
Jusqu’à ce qu’on doive commander une nouvelle ruche 40 jours plus tard, et malheureusement ce n’est pas par passion viscérale des bourdons…
…Ou la mort programmée
Un bourdon vit en moyenne 5 semaines, jusqu’à ce que ses prédécesseurs prennent la relève et que ce cycle naturel se suive indéfiniment dans toute cette société qu’est la ruche, portée à bout de grossesse par : la reine…
« Révolution » capitaliste exige, il faut tuer pour mieux régner. Alors on sépare la reine de ses sujets :
« La reine est utilisée pour créer de nouvelles ruches, elle est le phénomène même d’obsolescence programmé et je dirais-même de stérilisation du vivant. Malgré son absence, les bourdons ouvriers vont travailler d’arrache pied pour récupérer le pollen des fleurs, mais sans la possibilité de faire naître les larves de bourdons déjà présents dans les cocons de la ruche, au final ils se tuent à la tâche pour rien.»
C’est ainsi que depuis des années se développe – au dépend des insectes essentiels à la flore – un capitalisme exacerbé, qui retire à chaque ruche sa reine pour y déporter la société à quelques centaines de kilomètres de là, dans une belle boîte en plastique au marketing soigné.
Business qui ne profite jamais qu’à l’exploitant, tuant l’exploité pour en reprendre un plus frais, créant son propre cercle : vicieux.
Et l’Art dans tout ça ?
À la pince à épiler

Cocons dans une main, cadavres dans l’autre, l’ancien employé aura passé trois heures à dissocier le corps de son emballage de chaque bourdon ayant péri pour effectuer un CDD non renouvelable. Les plus jeunes n’auront même pas passé la période d’essai, bloqués dans un cocon noirci par le soleil, enveloppe qui n’aura pas pu être prise en charge par des bourdons eux-mêmes désorientés sans leur reine-mère.
Cette performance, c’est Théo, 3 longues heures, assis en tailleur, les bras bandés, les cheveux attachés, sans un mot. Un ustensile, chirurgical, il retire un à un des centaines de bourdons de six ruches différentes.
« C’est une manière de commencer la performance, il y’a cette volonté de préparation à la tâche, les bandages illustrent parfaitement la dimension médicale de la représentation. C’est un moment long, qui permet de capter l’attention du public et qui renvoie à la question du soin des blessures : À travers l’illustration de mon corps en réparation, j’essaye surtout de parler d’un corps en réparation, un corps universel et pas seulement humain mais qui peut représenter tous les corps existants »
A la fin, c’est l’autopsie de 6 ruches à l’allure de laine de verre périmée qui se retrouvent clouées au mur, comme pendues malgré elles.
On retrouvera dans ces boites des nids, des cocons et des bourdons morts qui réapparaissent à travers une chorégraphie machinale, réorganisant l’hécatombe en cercle, comme on amoncelle les crânes les uns sur les autres, caricaturalement.
La performance comme récit
La performance artistique, c’est l’art du contingent : accepter de ne pas contrôler le cours des événements, jusqu’à devoir en réinterpréter le récit.
« Ce qui est beau c’est que je ne savais pas combien de temps allait durer la performance, et je crois que c’est l’essence même de la prestation. La performance n’existe pas avant qu’elle soit appliquée, tu ne peux pas prédire son résultat ni même son déroulement. Ta performance existe à partir du moment où tu en est le premier spectateur, que tu découvre les effets que cet instant – bref ou infini – produit sur ta perception des événements. »
Alors que Théo pensait tirer le trait mortel de l’exploitation agricole ; il en a dressé un antagonisme : l’émergence de la vie dans la mort, symbolisée par les larves qui naissaient dans les décombres de la performance :
« lorsque ces cadavres déployés et agglomérés dans l’espace d’exposition ont discrètement commencé à bouger… seuls les plus téméraires et observateurices auront aperçu ces micro-organismes (constitués de petit scarabées et larves en tout genre…) qui ont discrètement commencer à renaître de ce carnage dont nous sommes les responsables.

Plongé dans ma performance, je voyais ces derniers détails qui commençaient de ramper sur les textes et les poèmes qui entouraient l’espace, et je découvrais comment le devenir d’autres s’emparait de la mort pour vivre à son tour.
Ces 15 dernières minutes étaient essentielles, elles donnaient encore plus de sens à mon travail et m’inspiraient dans l’exploration du vivant qui nourrit mes travaux artistiques »
Cette performance devient ainsi une manière de mettre en lumière le temps d’un instant des victimes constamment invisibilisées, pour ne pas oublier que les grands enjeux environnementaux en cachent des plus petits, entonnoir dans lesquelles les plus malins (Ici le malin) des entrepreneurs se tapissent pour contribuer discrètement à une de nos plus belles innovations du XXIème, le Green Washing.
« C’est comme ça que je me rends compte de l’actualité criante d’une performance qui a deux ans, qui est représentative d’un concept développé par Anna Lowenhaupt Tsing dans the mushroom at the end of the world. Elle y définit le terme de Third Nature : l’idée que la nature n’est ni sauvage ni domestique mais au troisième degrés, hybridé.
L’idée de Wildness qu’on pouvait théoriser aux états unis est aujourd’hui caduque, parce que la nature en occident est complètement hybridée : aujourd’hui le moindre bourdon que je vois a plus de chances d’être développé scientifiquement que sauvage.»
Impact à Retardement (Entretien croisé)
Alors qu’en juin dernier la France manquait de vaciller dans l’enfer des néonicotinoïdes après la promulgation de la loi Duplomb – laquelle symbolisait un retour en arrière flagrant pour l’écologie et la santé des agriculteur•ices – il aura fallu un mouvement populaire, écologiste inouïe pour échapper à quelques-unes des lignes d’un projet plus qu’hostile à la biodiversité. Ces événements permettent de nous rappeler que ces énormités climato-destructrices contre lesquelles tant d’associations et de médias se battent ne sont qu’une face émergée d’un iceberg aux mécanismes vicieux.
Alors après avoir étudié le travail de Théo dans mon coin, une question me démangeait :
Est-ce que ton travail s’inscrit directement dans une revendication politique ?
« A partir du moment où on produit du sens, le travail a une dimension politique, et je n’ai pas à me justifier devant cette évidence, parce que dans mon travail il y a un discours écologique clair. J’essaye de questionner la manière avec laquelle on interagit avec le vivant quand on est proche d’une 6ème extinction de masse, alors comment ne pas se poser de question quant aux origines de ce désastre et leurs conséquences sur la vie ?»
Si ton travail est fondamentalement politique, pourquoi ne pas le revendiquer ?
« Pour moi, parfois le politique, c’est trop humain. Et mon travail c’est d’essayer de regarder à travers le regard d’autres espèces. Sortir du prisme de l’anthropocentrisme et regarder les autres phénomènes vivant comme Légitimes.
Il faut arrêter de se recentrer toujours sur l’Humain — notre rôle en tant qu’artiste c’est de montrer que dans cette ruine du capitalisme, il y a encore une forme de vivant qui est à révéler et a considérer comme une forme primordiale.
Mon objectif principal, c’est de produire du sensible, de questionner et montrer que c’est possible de reconsidérer son approche du vivant – s’inscrivant dans le prisme de la protection de la faune et de la flore.»
Flavien Gautier
Artiste : @giacholini
Crédit Image : Auxiliaire de culture – Performance filmée de Théo Giachetti


