Entretien Informel
« Une plume tombe et colore le globe, alors chaque être humain trouva une couleur de cette plume et repeignit le monde à son image » – explication du rôle de la Simorgh par Leila Anvar, traductrice du Cantique Des Oiseaux.
Pour un cantique des oiseaux
Je suis un mauvais élève. Nous nous sommes donnés rendez-vous un dimanche soir, Yann et Marie m’attendaient au bar. Ils venaient de voir Une Bataille Après l’autre. J’arrivais sans avoir entendu un seul mot du projet artistique que porte le couple et leurs amis depuis 2 ans. Je n’en savais rien, mais j’étais convaincu que cet entretien allait m’enrichir. J’avais été depuis longtemps attiré par le travail de Yann, sans même le connaitre, alors qu’on s’était parlé 5 minutes tout en cumulé depuis que je l’avais rencontré pour la première fois. Ce qui est certain, c’est que je l’avais rêvé, et je ne sais toujours pas si c’est par quête de savoir ou par désir d’être comme lui un artiste que j’allais à sa rencontre. Toujours est-il qu’il me paraissait naturel que cela ferait part de mon initiation au métier de journaliste. Ce soir là, une bribe de mon parcours commençait, il croisait Le cantique des oiseaux que je découvrais à travers Yann, et qui traverse chacun•es de nous à sa manière.
Yann est metteur en scène, comédien, interprète, parolier, écrivain ; avec l’art comme témoin de son existence, la constante nécessité de rêver l’autre, en espérant qu’iel fasse de même. Il y a deux ans, avec Marie, il a eu vent d’un des ces ouvrages perses aux allures oniriques, riches d’une reliure aux ornements dorés et de gravures dans l’esprit des ouvrages du XIIeme siècle. Avant de l’ouvrir, il ne savait pas qu’il entrerait dans une étude transversale du Cantique des Oiseaux avec la« grande affaire de sa vie: les problèmes d’amour entre les êtres, des révoltes amoureuses ».
Le Cantique des Oiseaux, poème perse écrit par Farid Od-dîn ‘Attar à la fin XIème siècle, retrace le parcours initiatique de tout les oiseaux du monde qui sans dieu, sans amour ni raison de vivre, s’envolent à la recherche de l’oiseau divin, la Simorgh. Au coeur de ces quelque 4700 vers lyriques, la troupe est constamment confrontée à de nouvelles épreuves spirituelles, métaphores d’un défaut de l’âme qui ronge les êtres. Mais comment ne pas abandonner lorsqu’on avance vers une destination qu’on ne connait pas ? Sans savoir quel bénéfice tirer d’un parcours périlleux ? À l’instar de ces contes perses de l’époque – tels que les Mille et Une nuits – les pèlerins plumés sont guidés par la huppe (Oiseau qui apparait au roi Salomon dans la Bible) qui, pour répondre à chaque plainte – ces maladies qui empêchent l’être de progresser dans le monde – raconte une histoire teintée d’optimisme pour convaincre ceux tentés par l’abandon.
À l’arrivée, seulement 30 oiseaux, éreintés, rêveurs, avec comme seule raison de vivre la vue de cette Simorgh, sa prophétie, sa vérité, son amour. Mais quelle n’est pas leur surprise lorsqu’ils se retrouvent face à eux-mêmes, en face d’un miroir qui les réfléchit tout entier. Est-ce l’oiseau divin? Est-ce eux ? La Simorgh serait un miroir ? Alors la quête est-elle terminée ?
Remplacez la Simorgh par chaque quête que l’humain cherche à accomplir. Mêmes questions.
Vous n’y comprenez rien ? Eux non plus.
Car l’amour est un langage
La troupe a choisi le nom de Saadi, un hommage au poète moraliste persan du XIIIème siècle, lui-même disciple d’Attar. Les poèmes et les contes de Saadi, plein de symboles et de morales imagées, ne vieillissent pas. Ils ont ce gout du rêve distillé dans la raison.
Partout où le groupe se représente, il n’y a pas d’espace défini. Parfois il y a une danseuse, parfois non. Parfois on conte à deux, à trois, même seul•e conviendrait. Différents vers du cantique sont entrecoupés et remodelés à chaque nouvelle représentation, peu importe la forme tant qu’on en saisit le son. Mais on chante toujours. Sans partition, peu importent les instruments (guitare, dobro, cumbadora, djembe et autres…). Pour illustrer le cantique, Marie, d’origine iranienne, a collecté des chants d’amour populaires des années 40 autours du Bassin Méditerranéen. Dans un entremêlement de langues grecques, israéliennes, espagnoles, turques, arabes, on chante l’amour. Il se dessine dans chaque mot et il n’est pas besoin de les comprendre pour les ressentir. Interpréter Le Cantique des Oiseaux, c’est effacer la langue au profit du langage, rendre visible l’invisible.
Il faut alors saisir toute la dimension de cette interprétation, et comment elle résonne en chacun•e de cell•eux qui suivent le vent d’une vie. Cell•eux qui doutent, aiment, rêvent, se perdent, se raccrochent et retombent. Yann l’a bien compris, ou disons plutôt qu’il l’expérimente à travers ses lectures mystiques.
« Cela fait maintenant deux ans que, avec Saadi, tu interprètes Le Cantique des Oiseaux. Quel a été l’élément déclencheur du lancement de ce projet? »
Yann – Disons que chaque interprétation que je fais tient toujours compte de l’interlocuteur auquel je veux m’adresser. Ça fait 3 ans que je suis avec Marie, je ne me serait pas lancé dans cette aventure sans elle. Je suis incapable de faire quelque chose qui sorte directement de moi, je ne peux pas m’adresser à l’universel, alors tous mes projets s’adressent à quelqu’un, et c’est souvent à mon amoureuse, ou à mon amoureux du moment.
Mais les récits de la culture soufi m’ont toujours intéressé, j’ai le nez dedans depuis que j’ai 15 ans, c’est de tels poèmes bizarres…
« Bizarres ?»
Ce sont toujours des textes très complexes, l’interprétation change constamment en fonction du lecteur, il faudrait être spécialiste pour déchiffrer froidement les messages cachés dans le textes. Mais c’est comme tous les textes mystiques au final ; je suis pas croyant mais ce genre de récits poétiques et lyriques m’ont toujours frappé par leur beauté, et par leur tentative d’expliquer la vie par des codes, des images associées. L’objectif est d’arriver à les lire, je suis pas sûr de les comprendre, mais la possibilité d’emprunter à des formes souvent assez savantes au service d’un savoir gnostique — cette idée et cette culture soufi du Dieu ensemble, qui est louée par cette Simorgh comme miroir de l’âme des 30 oiseaux – c’est de ce point de vue là que ça me touche.
« L’idée du Dieu ensemble ici est illustré par cette Simorgh, on ne sait pas si cet oiseau divin existe vraiment où s’il sort justement d’un idéal convoité par les oiseaux. Comment arrives-tu à t’identifier à cette métaphore à la fin du récit ?»
Cette Simorgh, cette ambiguïté du rêve et du point de vue, c’est un peu la quête suprême pour moi. La grande affaire de ma vie ce sont les problèmes d’amour entre les êtres, les révoltes amoureuses. Au final on est tous comme ces oiseaux, remplis de doutes, avec le besoin de se rêver .
« À quelle sorte d’amour penses-tu ? »
L’amour amoureux, justement cette idée d’imaginer l’autre, de rêver l’autre pour qu’ensemble on puisse être meilleur que l’on est. Ne pas trop décevoir le rêve de l’être aimant.
« L’objectif serait donc d’être rêvé par l’autre? »
Si quelqu’un par hasard est amoureux de moi, ça me parait invraisemblable, je suis quelqu’un de plutôt laid, pas trop intelligent, alors si quelqu’un m’a aimé, il m’a rêvé. Alors il faut que je travaille pour faire rêver les gens, il y a une histoire d’amour dans le regard du spectateur, les gens sont là pour une heure ou deux, parfois ils payent, c’est difficile de ne pas décevoir le rêve qu’ils ont créé autour de ma prestation.
« Mais alors qui est-on, si ce n’est que le regard, le rêve de l’autre ? »
Mon existence dépend du rêve de l’autre, je mourrai comme ça.
Dans beaucoup de ses oeuvres, Romain Gary définit bien cette invention de soi pour moins décevoir l’autre. À l’inverse, il illustre aussi ce devoir d’inventer l’autre pour le rendre meilleur. Les choses sont inventées par le regard, et inversement. Le cosmos tient grâce a la beauté rêvée du regard porté sur l’autre. Il y a surtout ce passage dans Holy Motor de Leos Carax que j’adore, un film surréaliste dans lequel un dialogue s’instaure entre le personnage principal – Monsieur Oscar – et un homme sorti de nulle part qui lui demande :
- Certains disent que vous avez l’air un peu fatigué, pourquoi vous continuez ?
- Je continue comme j’ai commencé, pour la beauté du geste.
- On dit que la beauté est dans l’oeil de celui qui regarde
- Mais si personne ne regarde ?
Alors j’essaye de ne jamais oublier, chaque matin, de rêver mes amis, mes amours quand ils sont là, et d’imaginer que je suis rêvé également, meilleur que je suis.
« Alors que la notion d’espoir et de renouvellement transperce le Cantique des oiseaux, le monde actuelle nous confrontent à des enjeux bien différents (guerres globalisées, crise climatique…).N’est-ce pas trop innocent que de vouloir aujourd’hui s’identifier à un tel optimisme ? »
Oui, on peut déjà se demander si dans 30 ans la planète explosera pas totalement, outre l’écologie mais aussi toutes les guerres qui éclatent, tout ça c’est pas très joli, alors comment trouver de la joie le matin ?
Eh bien moi je ne crois qu’à ça, au rêve d’un monde meilleur. Pourtant je ne crois pas être complètement naïf – pas plus qu’un autre – mais on a toujours le droit à une nouvelle bataille, c’est Une Bataille après l’autre (Film de Thomas Anderson que Yann avait visionné avant de me rejoindre). Il y’a une phrase dans un de mes recueils – (Nous sommes la petite fille qui parle à voix basse, recueil de poèmes publiés sous le pseudonyme de Rose Poussière) – qui illustre bien cette idée : « Je crois que nous n’avons qu’apparemment perdu ».
En tant qu’artiste, la lutte est perpétuelle ; celle de suivre sa passion, sa raison de vivre, face à la précarité du métier et le manque cruel d’investissement financier dans toute forme d’art. «Aujourd’hui c’est pas très bien vu de faire des choses artistiques. Mais il y’a autre chose, comment continuer à produire sans argent ? Il y a un regard là-dessus, d’une société qui considère que ça ne vaut rien. ». Car on le sait maintenant, ne plus rêver l’art, c’est le laisser disparaitre derrière la face violente du monde. Ne plus rêver l’art, c’est se priver d’imagination et voir remplacée la création artistique – libératrice – par la violence des actualités, celles où toute forme de rêve est condamné.
Alors, pour trouver la Simorgh, toujours se rappeler de ce que m’a dit ma huppe ce soir là : « Nous n’avons qu’apparemment perdu »
Flavien Gautier